Le texte d’aujourd’hui nous raconte l’apparition du ressuscité aux onze disciples.
Les quatre Évangiles et une partie de la lettre de Paul aux Corinthiens parlent des apparitions du ressuscité sous différentes formes. L’apôtre Paul dresse une sorte de liste générale des apparitions, dans le chapitre 15 de sa lettre, et les évangiles racontent quelques apparitions à des personnes bien précises, comme Marie de Magdala, dans l’Évangile de Jean, ou les disciples au bord du lac ou les femmes au tombeau.
Tous ces récits ont sensiblement la même trame, à savoir une apparition proprement dite, un envoi en mission et un récit d’ascension.
Ici dans l’Évangile de Luc, tout y est, avec, toutefois, une insistance sur quelque chose qui est en train de prendre de l’importance dans l’organisation de l’Église future, à savoir la fraction du pain, renommé Cène ou Eucharistie. C’est tellement important, que dans ce chapitre 24 de l’Évangile de Luc, c’est la deuxième fois qu’il est fait mention de ce geste particulier de la fraction du pain, parce que dans ce passage, c’est la seconde apparition du ressuscité, la première ayant eu quelques heures auparavant, à l’auberge d’Emmaüs, où Jésus s’est révélé à deux disciples, justement dans la fraction du pain. Les disciples ont reconnu Jésus à ce geste, qui disparaît aussitôt. Mais les deux disciples retournent à Jérusalem pour partager, pour témoigner de ce qu’ils viennent de vivre.
« A leur tour, ils se lèvent, à l’heure même, et ils s’en retournent à Jérusalem », rejoindre les onze et leurs compagnons. Et le verbe employé pour le mouvement des deux disciples est le même que celui employé pour exprimer la résurrection de Jésus, ᾰ̓νῐ́στημῐ, anístēmi (v.7 et v.46). L’éveil de la foi est une sorte de résurrection, qui met ces hommes debout, mais qui mettra tout homme, toute femme debout, leur permettant de reprendre la route et devenir des témoins.
Ils retrouvent les autres disciples de Jésus et c’est alors que Jésus se présente à eux, au milieu d’eux. Nous sommes toujours « le même jour » à savoir celui de la résurrection. Pour montrer à ses disciples qu’il n’est pas un pur esprit, il leur montre ses mains et ses pieds, en les invitant à le toucher, et il leur demande quelque chose à manger. Les disciples partagent avec lui un morceau de poisson grillé, et ainsi, Jésus les rejoint dans la réalité de leur vie quotidienne.
Si l’on faisait une lecture comparative des récits d’apparition, on verrait que le déroulement se ressemble : tout d’abord, Jésus prend l’initiative de se manifester à ses disciples dans un contexte familier comme un repas communautaire, une marche ou une pêche… Il apparaît sous des traits ordinaires et il parle et mange avec ses disciples qui peinent toujours à le reconnaître. Certains ne sont pas convaincus et doutent. Alors Jésus ouvre l’intelligence de ses disciples et leur explique les Écritures. Enfin, il partage un geste, qu’ils connaissent déjà, comme ici, la fraction du pain, ou le poisson grillé, ce qui leur permet de le reconnaître. Ensuite Jésus confie une mission aux disciples, en répandant sur eux son souffle, ou comme ici, la promesse de recevoir prochainement une force, qui les rendra capables d’annoncer cette incroyable nouvelle : il était mort et il est ressuscité. Enfin, il se soustrait pour de bon, par une ascension, laissant les disciples à leur liberté et leur responsabilité, au rythme de ce qu’ils pourront faire, suivant leur manière d’être. Désormais les futurs croyants ne pourront se référer qu’à leur témoignage.
Lorsque Luc écrit son Évangile, il transmet un contenu de la foi aux croyants de la seconde génération. Il témoigne de la naissance de la foi pascale et comme l’indique notre récit, il relie, (du verbe relier, une étymologie du mot religion), de manière indissociable, les deux expériences du chemin et du repas. Les disciples devenus témoins ont la mission de transmettre aux nouveaux croyants l’essentiel de ce qui reste, de ce qui doit suffire pour reconnaître à leur tour la mystérieuse absence-présence du Seigneur, au sein de ce qui va s’appeler l’Église. Le ressuscité est invisible aux yeux de chair mais il est pleinement présent pour les yeux de la foi lorsque la Parole est méditée et lorsque le pain est partagé. Et finalement, c’est ce qui arrive aux croyants d’aujourd’hui. Et le rassemblement hebdomadaire n’a pas d’autre fonction que celle-ci : reconnaître si peu que ce soit que le Christ est présent, lorsque la Parole est méditée et le pain partagé. Mais cela peut se produire ailleurs qu’à l’Église, comme le précisera Matthieu dans son Évangile : « Lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux ». (Matthieu 18:19). Promesse extraordinaire qui ouvre à cette liberté de se rassembler, n’importe où, l’essentiel étant d’être rassemblés en son nom, autrement dit en son amour. Ce n’est pas le nombre qui est important, c’est la qualité de cœur et d’esprit avec laquelle les croyants se rassemblent.
Et si Luc insiste tant dans ce chapitre 24 sur la fraction du pain, c’est peut-être pour signifier la qualité de cœur et d’esprit dans laquelle les croyants doivent se trouver. Le ressuscité se fait reconnaître en rompant le pain, et ce geste évoque celui qu’il avait posé juste avant sa mort, avec le dernier repas pris avec ses disciples, précisant que ce pain était son corps.
A l’époque de Jésus, ce terme de corps ne se réduit pas à quelque chose de périssable, mais englobe plus largement toute la personne, non seulement sa chair, mais aussi son esprit, son intelligence, ses prédispositions, ses dons, ses choix de vie. Et cette vie tout entière évolue avec le temps, suivant le parcours de chacun. Lorsque Jésus avait invité ses disciples à partager le pain et le vin, symboles de son corps et de son sang, c’est à sa vie tout entière qu’il invitait ses disciples à communier. Et qu’il invite encore à le faire aujourd’hui.
Chacun, chacune, en partageant le pain et le vin, accepte d’une façon ou d’une autre, de communier à la personne de Jésus, et accepte de poursuivre, selon ses charismes, l’œuvre du Christ, au quotidien. Partager la Cène c’est une autre manière d’entendre l’Évangile. C’est se mettre, puis se remettre au diapason de l’enseignement du Christ, d’y puiser de la force, du discernement pour actualiser sa Parole dans notre monde d’aujourd’hui et la rendre vivante.
Au milieu de tout cela, il y a un écueil et pas le moindre, un obstacle de taille, c’est la compréhension que les disciples vont avoir de l’enseignement de Jésus et de la compréhension qu’ils vont avoir par eux-mêmes des Écritures. Parce que jusqu’à présent, ils n’ont rien compris et Luc insiste beaucoup sur ce point dans son Évangile. Même l’annonce de la mort et de la résurrection de Jésus leur semblait inaccessible. Quelque chose les bloquait. C’est là que Jésus intervient pour ouvrir leur intelligence pour comprendre les Écritures. Il va prendre le temps et ce, à plusieurs reprises, de relire (et c’est l’autre étymologie du mot religion) avec eux les passages qui le concernent. L’autre jour, à la pause spirituelle, alors que nous étions en train d’évoquer ce texte biblique, quelqu’un a fait cette remarque : « tout de même, ça aurait été plus simple si Jésus avait précisé les passages…il va falloir que je recherche ! »
Et cette remarque est excellente ! Le travail de relecture des Écritures que Jésus fait avec ses disciples, c’est à nous de le faire maintenant. Et cela prend du temps, peut-être même toute une vie, pour y arriver. Les disciples savaient à peu près qui était le Dieu d’Abraham, le Dieu de Moïse ou le Dieu des prophètes. Maintenant, ils avaient besoin de comprendre qui était le Dieu de Jésus-Christ, pour aller encore plus loin dans leur lecture. Peut-être aussi avaient-ils besoin de comprendre comment la fidélité de Dieu ne s’est jamais démentie, malgré les défaillances humaines, ô combien nombreuses. Les Écritures ou la Bible racontent l’histoire des hommes traversée par de grands malheurs, suivis de relèvements. Les Écritures nous disent aussi que le mal n’est jamais le dernier mot de l’histoire.
C’est ce que Luc raconte aussi dans son Évangile, en insistant sur les apparitions du ressuscité aux disciples, provoquant en eux la frayeur d’une part, et la joie d’autre part. Ils passent par une sorte de progression psychologique, symbolisée ici par un palier où ils sont en tension entre la difficulté de croire, le « non-croire » dit Luc, et la joie de comprendre. Mais ce passage, leur פֶּסַח, Pessah, se fait par un dernier discours de Jésus qui « leur ouvre l’intelligence, qui se dit νοῦς, noûs, et qui est un mot de la même racine que
μετάνοια, metanioa, changement radical, conversion. Luc insiste sur le fait qu’il faut que chacun, chacune revienne à l’intelligence des Écritures. Pour Luc, c’est Jésus qui vient donner sens aux Écritures, c’est l’expérience pascale, la foi au Christ vivant qui donne la clé d’interprétation. En fait, c’est toute une intelligence nouvelle et une capacité d’interprétation qui est offerte aux croyants pour comprendre le message biblique. Peut-être que Luc va un peu plus loin encore. Le ressuscité envoie ses disciples en mission avec un programme également conforme aux Écritures : « et que serait proclamée en son nom la conversion et la remise de péchés à toutes les nations, en commençant par Jérusalem » (v.47)
Il est certain qu’avec Jésus de Nazareth, il n’est plus question de voir Dieu comme avant. Tout comme les disciples, nous aussi nous avons à nous souvenir quel homme il a été, tout d’abord dans sa propre humanité et de découvrir la foi qui le reliait à Dieu. C’est à nous de passer de la frayeur à la joie, en nous souvenant de sa manière d’accueillir les pécheurs, d’élever les humbles et d’abaisser les orgueilleux. C’est à nous de nous souvenir de quelle sorte de conversion il attend de nous, comme un changement radical de nos relations à Dieu et à notre prochain. C’est à nous de nous souvenir comment il a accepté de mourir pour rester fidèle à sa propre foi en Dieu, dans cette fidélité totale à ce Dieu qu’il appelle son Père, qu’il a révélé comme étant l’amour absolu. Souvenons-nous comment il a accompagné l’humanité de chaque personne qu’il a rencontrée. Jésus dit à ses disciples : « Vous êtes témoins de ces choses ». Maintenant c’est à vous de les transmettre. Et Luc développera tout ce programme, dans le livre des Actes des Apôtres, et il montrera toutes les conversions du cœur et de l’esprit que les disciples auront eu à expérimenter, afin que leur témoignage devienne quelque chose de crédible.
Nous venons de vivre la semaine sainte, puis la fête de Pâques, il y a quelques jours. Si l’Église prend soin de faire mémoire de ces événements, c’est parce que ce ne sont pas des choses du passé, mais que la crucifixion et la résurrection constituent toujours notre actualité, et aujourd’hui, plus que jamais. Et j’emprunte ces mots en guise de conclusion à Raphaël Picon : « Aujourd’hui le Christ est crucifié quand ce qu’il incarne, la prédication de l’amour, de la justice et de la grâce, est bafoué et rejeté. Aujourd’hui le Christ est ressuscité quand ce qu’il incarne, la confiance en soi, le refus de la résignation, la foi en l’avenir, l’emporte sur ce qui nous brise, et nous condamne, sur tout ce qui, lentement, nous tue ».
Les apparitions du ressuscité peuvent être difficiles à comprendre et à croire. Ces récits sont là pour susciter notre questionnement, notre curiosité et notre intelligence. Ils sont là pour ouvrir un avenir nouveau.
Cet avenir portera plus tard le nom de christianisme. Et « le christianisme », écrivait Raphaël Picon, « n’est pas une religion patrimoniale. Elle est un prophétisme vibrant qui nous ressuscite, aujourd’hui, et qui lutte contre tout ce qui nous crucifie, aujourd’hui ». Les apparitions du ressuscité sont là pour nous propulser vers la vie, par la réalisation de cette promesse : votre frayeur, ou votre tristesse sera changée en joie ». (Jean 16:20).
Amen.
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