Amis, frères et sœurs,
En ce premier dimanche de l’Avent, la première bougie de la couronne est allumée. Ce nouveau temps liturgique est là pour conduire, reconduire la communauté chrétienne vers l’attente. Il s’agit de réveiller en elle l’impatience, de prendre conscience de l’aspiration qu’elle a dans son cœur, pour se tourner vers le futur, vers l’avenir, vers l’espérance. Et par les temps qui sont les nôtres, ce n’est pas une parole vaine. A partir d’aujourd’hui, nous ressemblons à des sentinelles qui guettent, qui scrutent, qui attendent la venue de ce que nous espérons. Nous ressemblons à des veilleurs, pour rester attentifs au monde. Mais vous me direz, nous n’avons pas besoin d’une période spéciale pour être des veilleurs ! Nous le sommes tout le temps, et de bien des manières ! Oui c’est tout à fait vrai. Mais le fait d’avoir allumé une bougie aujourd’hui, pour symboliser cette attente, met ou remet cette veille, cette attention, au cœur de notre quotidien.
Pour partir ensemble dans cette attente, nous recevons ce texte de l’Évangile selon Marc à partager, un texte particulièrement émouvant, me semble-t-il, parce que ce sont les derniers versets du chapitre 13, clôturant la fin du ministère terrestre de Jésus. Au chapitre 14, s’ouvre le récit de la Passion de Jésus.
La parabole que Jésus raconte à ses disciples est émouvante, car elle parle de la venue du Fils de l’homme en le comparant à un homme qui part en voyage. Jésus parle d’un homme qui s’en va, et qui laisse tout derrière lui, non pas en plan, ou à l’abandon, mais au soin de ses serviteurs. Il quitte tout, et ceux qui restent, doivent s’occuper de la maison. Ils peuvent, à juste titre, se sentir désemparés, et se poser cette question : qu’allons-nous faire sans lui ?
Cet homme qui part en voyage, c’est Jésus qui s’en va. Les serviteurs qui restent seuls, ce sont les disciples, et c’est nous aujourd’hui. Jésus qui s’en va, c’est le vide qui s’installe, avec la nostalgie, les interrogations, le manque, l’angoisse. Mais cette absence va faire grandir ceux qui restent, livrés à eux-mêmes, parce qu’ils vont devoir apprendre à vivre sans Jésus. Avec ce départ, ils vont apprendre à mieux se connaître, et aussi à mieux connaître celui qui les a quittés. Ce départ les invite à devenir autonomes, adultes, « libres et responsables », selon une devise chère au protestantisme. En partant, le maître invite ses serviteurs à devenir pleinement eux-mêmes, à prendre conscience de leur complète dimension humaine. Cette histoire nous parle de Dieu. Du Dieu de Jésus-Christ. Le Dieu de Jésus-Christ est un Dieu qui s’efface, qui prend de la distance, pour ouvrir devant nous un espace de liberté, notre espace de liberté et de créativité. Il nous aime de cette façon, le Dieu de Jésus-Christ : il veut que nous grandissions. C’est à la bénédiction de ce Dieu-là que nous confions Céleste.
Et pour ce faire, dans la parabole, il est indiqué que l’homme qui part en voyage laisse les serviteurs s’occuper de sa maison, il leur confie tout, et en même temps il leur donne tous ses pouvoirs, répartis sur tous les serviteurs. A chacun, il donne une tâche particulière à faire, et il ordonne au gardien de la porte de rester éveillé. En fait, le maître de la maison fait entièrement confiance à ses serviteurs. Et c’est bien à eux de prendre en charge toute la maison. Et c’est cela la clef de cette histoire : la confiance. En leur faisant confiance, le maître appelle ses serviteurs à la vie. Il les appelle à l’action et au discernement, par cette seule confiance.
Nous le savons aussi pour nous-mêmes. C’est la confiance qui nous appelle à la vie. C’est la confiance qui a été placée en nous, à un moment donné de notre histoire personnelle, qui nous a fait grandir et nous a permis de marcher sur des routes insoupçonnées. Avec la confiance qui nous est faite, nous pouvons à notre tour prendre confiance en notre avenir, en nos possibilités, avoir confiance en la vie. Cela commence par la confiance que nous mettons en nos enfants. Nous croyons en eux, même s’ils s’aventurent sur des chemins inattendus. C’est cette confiance que nous célébrons aujourd’hui, pour Céleste.
Et lorsque nous relisons tous les Évangiles, nous découvrons que Jésus fait pareil avec celles et ceux qu’il rencontre. Toute son ministère, et toute la vie qu’il donne, est basé dans la confiance qu’il fait à chacun, chacune, en lui disant : « toi, suis-moi ». Sans aucun jugement, sans aucune condition, même si celui ou celle à qui il le dit, ne semble pas être prêt. Toute sa vie, toute sa présence est dans la confiance qu’il donne ou redonne à celui ou celle qui doute ou qui souffre, qui désespère de lui-même. Ou encore, cette confiance qu’il maintient, à celui ou celle qui le déçoit ou qui le trahit. Jésus dit à ses disciples, comme à chacun d’entre nous : j’ai confiance en toi, en celui ou celle que tu es aujourd’hui, comme en celui ou celle que tu deviendras demain. Alors, dès aujourd’hui, tu peux t’appuyer sur ma confiance, tu peux fonder ta vie, ton existence en elle, sur cette confiance que je te fais, tu peux vivre de cette confiance, ou de cette foi, que j’ai mise en toi et que je ne te retirerai pas.
Le culte que nous partageons aujourd’hui est placé sous le signe de la confiance, manifestée par la présentation de Céleste. Souvent notre confiance, notre foi est éprouvée, jusqu’à se demander si l’on croit encore. Où qu’on tourne son regard, le spectacle n’est que sang, larmes, haine et violence. Il y a de quoi désespérer. « Qui se demande encore, le matin en se levant : quel pont vais-je construire ? À quelle œuvre commune vais-je m’atteler ? », comme l’écrit Arnaud Allibert, dans un éditorial du journal La Croix.
Nous avons besoin que notre confiance soit renouvelée, et le geste de la présentation de Céleste en est un signe.
Le texte d’aujourd’hui nous dit que c’est lui, le Dieu de Jésus-Christ qui met sa confiance en chacun de nous. C’est lui qui croit en nous. Nous avons à découvrir ou à redécouvrir l’Evangile du renversement. A travers la parabole de ce maître qui s’en va, nous découvrons Dieu qui s’efface pour que nous puissions grandir. Il s’en va en nous confiant toute sa création, la nature et les êtres humains. Il nous laisse aussi son message à annoncer au monde. Dieu s’en va, Jésus s’en va aussi, pour que nous puissions devenir pleinement humains, et pourquoi pas, merveilleusement humains.
Et l’exhortation, l’impératif même, de veiller, est en relation avec la promesse du retour du maître, dont personne ne sait quand il reviendra. Il peut revenir n’importe quand ! Personne ne le sait, et le plus important : Il ne faut pas qu’il trouve ses serviteurs endormis….
Plus tard, lorsque Jésus priera à Gethsémané, les disciples n’auront pas la force de veiller avec lui. C’est parce qu’il connaît la faiblesse de ses disciples, qu’il leur transmet cette parabole.
Et c’est ainsi que notre temps à nous, qui la recevons aujourd’hui, bascule du côté de l’attente. Le temps qui est nous est donné, à partir du départ du maître, nous plonge dans le temps qui espère. C’est un temps qui nous plonge en avant, et non pas en arrière, qui serait alors de la nostalgie. Et c’est là tout le sens du mot « AVENT » : se tourner résolument vers ce qui va arriver, ce qui va advenir. A partir de maintenant, il y a quelqu’un à attendre. Quand et comment, personne ne le sait. Mais chacun espère. Et cela nous conduit à l’espérance du dernier jour de notre vie, où nous espérons rencontrer celui en qui nous avons cru. Et c’est sans doute cela, ce point de détail qui change. La foi, ou la confiance, la foi chrétienne en l’occurrence, « ce n’est pas une manière de « savoir » ce que les autres ne sauraient pas, mais c’est une manière d’attendre », comme l’écrit si justement Gérard Delteil dans l’une de ses prédications. Attendre jusqu’au bout, coûte que coûte.
La foi, c’est donc une manière d’attendre. À tout moment la porte peut s’ouvrir et le maître revenir de voyage. La porte peut s’ouvrir et l’inattendu peut surgir. Alors, chaque moment que l’on va vivre à partir de maintenant, prend une saveur nouvelle, puisqu’à chaque instant, Dieu, en Jésus-Christ, peut surgir et nous faire signe. « L’inattendu, c’est ce qui caractérise la grâce » écrivait Laurent Gagnebin, dans un éditorial d’Évangile et Liberté.
Là où nous en sommes, que notre vie soit heureuse ou malheureuse, avec ses joies et ses tristesses, avec ce que l’on réussit ou ce que l’on rate, avec ses bonheurs ou ses blessures, le Dieu de Jésus-Christ nous accompagne.
Mais vivre dans l’espérance, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’on croit que rien n’est jamais définitif, rien n’est jamais joué, rien n’est jamais perdu. Quelque chose de neuf et de surprenant peut surgir dans le cours apparemment organisé des choses. L’espérance nous fait signe pour nous dire qu’aucune situation difficile n’est sans issue. A Noël tout commence avec une naissance, un être neuf, en la personne de Jésus qui vient au monde, d’abord comme n’importe quel enfant du monde. Mais cette espérance continue avec Pâques, avec le tombeau ouvert qui vient dire que la vie peut encore ressurgir, même là où elle est en débris. La communauté chrétienne à laquelle nous appartenons est porteuse de cette parole d’espérance. Nous avons une mission, celle de dire à celles et ceux qui nous entourent, nos contemporains et peut-être aussi, nous redire à nous –mêmes cette parole d’Espérance : Il vient ! Il ne cesse de venir !
Dieu, en Jésus-Christ, vient à nouveau dans nos vies, surtout si nous avons l’impression que nous subissons nos vies, ou que nous avons le sentiment d’être enfermés dans une situation inextricable.
Cette parole d’espérance vient nourrir non seulement notre vie quotidienne, mais aussi notre vie communautaire, notre vie en Eglise. L’Église du Christ, dont le visage le plus proche est ici à l’Oratoire du Louvre, n’est pas une église blasée, mais une église « impatiente ». Elle n’est pas une église satisfaite ou repue, mais plutôt fragile, vulnérable, même, parfois à bout de ressources et de courage, mais qui ose repartir, et qui s’obstine à espérer, et à proclamer son espérance, même, surtout, dans la nuit du monde, si opaque.
Alors, je comparerais l’Église du Christ, ici à l’Oratoire du Louvre, à la maison de la parabole. Cette maison veille, avec la lumière allumée, celle qui rassure dans la nuit. C’est l’endroit où l’on veille les uns sur les autres, en réciprocité, afin que chacun, chacune soit accueilli tel qu’il est, dans son intégrité et sa dignité.
« Veiller, est-ce que c’est ne jamais dormir » comme on me l’a demandé récemment… « Parce que c’est fatigant… » Si veiller, c’est résister au sommeil, au découragement, à la léthargie, si c’est garder les yeux ouverts, et rester sur le qui-vive, alors oui, c’est fatigant. Mais nous sommes nombreux. C’est à chacun, chacune de prendre le relais de l’autre quand il fatigue.
Jésus dit seulement : « Veillez ». Mais il n’est rien dit de plus. C’est à chacun de discerner, d’interpréter cet appel à la vigilance. Comment allons-nous traduire cette exhortation ? A quoi nous faut-il faire attention dans notre monde d’aujourd’hui, qui sera aussi celui demain ? Les réponses ne manquent pas. En voici quelques-unes : nous en trouvons quantité de traces dans les textes prophétiques de la Bible, entre autres :
- Résister à la violence, à la discrimination, au mépris de l’autre ;
- Veiller sur la vie, là où elle est attaquée, blessée, sans défense ;
- Défendre la maison commune,
- Offrir à l’autre un espace de vie et de confiance où il pourra grandir et s’épanouir, pour qu’il puisse, le moment venu, accueillir à son tour ;
- Faire attention à la manière dont nous annonçons l’Évangile.
Oui, amis, sœurs et frères, que notre annonce de l’Évangile reste bonne ! Veillons à notre annonce, veillons à ce qu’elle nous fasse grandir et avancer. Cette annonce est bonne, reste bonne, tant qu’elle ne défigure pas quelque chose d’essentiel en nous, tant qu’elle ne spolie pas notre capacité à réfléchir, tant qu’elle n’étouffe pas notre créativité, tant qu’elle ne nous enferme pas dans une tour d’ivoire, qui nous ferait oublier le monde dans lequel nous vivons.
C’est à toutes ces attentions que nous sommes tous appelés, appelés à veiller, au moment où Céleste est présentée à la bénédiction de Dieu.
Si tout commence pour elle, tout commence aussi pour nous.
« Ce que je vous dis », dit Jésus, « Je le dis à tous ». Sans aucune exception. Amen.
Pour aller plus loin :
- La Croix, éditorial du 19 octobre 2023
- Notes bibliques de la revue « Lire et Dire », sur le temps de l’Avent
- Évangile et Liberté, éditorial de Laurent Gagnebin, février 2004 (lien externe)
- Prédication de Gérard Delteil sur Marc 13 (Site de l’Epudf de Poissy)
- Prédication de Marc Pernot sur Marc 13, 2010 (lire sur notre site)
Musique
Cantique : Louange et Prière n°213 « Gloire à ton nom », strophes 1 à 3 [cliquer ici]
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