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Prédication : L'appel de la Réforme : « Venez, vous tous qui avez soif »

« Holà ! vous tous qui avez soif ! Venez vers l'eau, même celui qui n'a pas d'argent ! »

Ceci n’est pas le cri d’un crieur de rue ni les mots d’une enseigne de taverne, mais bien le cri d’un prophète. Le prophète Ésaïe s’adresse au peuple de Dieu. Ésaïe fait l’article pour vanter les bontés de Dieu, pour convaincre un peuple habitué à payer cher l’intervention divine. Pour qu’il fasse de nouveau confiance à Dieu. Il n’hésite pas à citer les paroles divines qui placent Dieu au-dessus de tous les calculs humains. Dieu a l’esprit large, il est plein de compassion, il pardonne à l’homme qui s’est éloigné de lui, par pure grâce.

Évidemment, ces paroles de salut résonnent très fort avec le salut par pure grâce annoncé par les Réformateurs. Et ce n’est pas à cause des Propos de table de Luther qu’ils sont proches de la Réforme, mais à cause de cette joie promise, là où était le paiement et la théologie de la rétribution. Plus besoin d’argent pour jouir du paradis, plus besoin de payer pour vivre le bonheur : « venez, acheter et mangez, sans rien payer ! »

Cette joie profonde, cette liesse théologique, c’est le prophète qui l’annonce après que les exilés aient pu rentrer dans leur pays. Cyrus le Grand a permis que les exilés qui le souhaitent quittent Babylone et rentrent à Jérusalem. Imaginer un tel événement est difficile pour quiconque n’a pas connu l’exil, le déracinement forcé, la vie hors de chez soi. Mais rentrer n’est pas si simple, plusieurs générations ont vécu sous le règne d’autres rois, d’autres dieux, et se sont fabriqué une autre vie. Rentrer veut dire retrouver son pays sans y avoir jamais vécu. C’est le pays des ancêtres, un pays inconnu, une nouvelle vie dans laquelle il faudra tout reconstruire : rentrer est un nouvel exil.

Toute réforme oblige à ce nomadisme des consciences. Il faut accepter de changer et d’aller vers l’inconnu. Pourquoi serait-il nécessaire de réformer ses propres visions du monde, ses croyances, ses us et coutumes, alors qu’on peut se contenter de ce que l’on connaît déjà ? C’est de toute éternité le paradoxe des êtres humains. La Bible nous les dépeint sous les traits d’Adam et d’Eve, qui, heureux dans le jardin, finissent par vouloir plus que l’obéissance tranquille et l’insouciance d’une vie où tout est donné par un Dieu qui fait tout à leur place. Ils risquent la transgression.

La Bible nous parle aussi d’un certain Abraham qui quitte tout sans raison apparente. Était-il malheureux, misérable ou maltraité là où il était ? Rien ne le dit. Pourtant il part et va voir ailleurs sa vie.

Ailleurs, c’est un peuple tout entier qui accepte de suivre un assassin nommé Moïse. Ils vont traverser un désert et souffrir de la faim et de la soif pour aller vers une terre qui leur serait promise. Pourquoi sont-ils partis ? À cause de l’esclavage de Pharaon ? Peut-être, mais ils étaient au moins en vie quand ils étaient en Égypte. Dans le désert, ils risquent leur vie.

Ailleurs, c’est un certain Jean-Baptiste qui prêche un changement radical et prend tous les risques dans une contrée sous occupation, aux prises avec des autorités politiques et religieuses qui préfèrent qu’on se taise. Il y perdra sa tête. Pourquoi ?

Et puis, il y a Jésus, qui se met à prêcher une nouvelle pensée, une nouvelle vision, qui cherche autre chose là où la doctrine et la pratique de sa religion sont bien installées. Pourquoi risquer sa vie alors qu’il aurait pu réciter ce qu’on lui avait enseigné sans faire plus de vagues. Il sera crucifié pour blasphème et agitation du peuple. Dire la vérité valait-il qu’il donne sa vie ?

Après lui, un autre se fera chrétien alors qu’il était du côté des forts. Paul choisira la faiblesse comme force et perdra la vie pour avoir voulu dire ce qui avait été sa réforme à lui, sa conversion profonde, son changement radical. De persécuteur, il deviendra apôtre d’une victime.

Qu’avaient-ils tous besoin d’aller jouer leur vie dans un pari si difficile à assumer ? Ils avaient soif d’autre chose. Ils avaient soif de liberté. Pas de tranquillité ; non, mais de liberté. Et c’est grâce à ces assoiffés que des débuts ont pu avoir lieu. Adam et Eve nous invitent à une nouvelle compréhension de l’humanité devant Dieu, moins glorieuse, moins mythique, plus fragile, mais plus vraie. Abraham nous invite à une nouvelle façon de considérer la foi, moins identitaire socialement, mais plus proche de l’identité de chacun. Une foi qui nous fait aller vers nous-mêmes. L’Exode de Moïse nous montre une nouvelle façon de vivre sa vocation de croyant, pardonné et toujours en chemin vers une vie promise. Jésus nous montre le bon combat, celui de la vérité et de l’espérance contre toute espérance. Il nous fait découvrir la véritable résurrection. Et Paul nous initie à la véritable conversion, celle qui retourne l’âme sur elle-même et transforme la loi en foi. Ces figures de transformation, de passage, de nomades dessinent toutes un avant et un après ; elles nous entraînent dans la transgression inhérente à toute réforme.

La Réforme n’est peut-être que transgression des lois anciennes ? Mais n’est-elle pas vouée à devenir, avec le temps, une norme qui sera dépassée par de nouveaux transgresseurs, de nouvelles soifs de liberté ?

Le protestantisme a fait de la réforme la règle de sa compréhension ecclésiale, avec le slogan qui lui est attaché : « ecclesia semper reformanda est ». Mais est-ce possible ? Comme on le constate, aujourd’hui comme hier, il y a plusieurs façon de comprendre cette réforme continuelle.

Certains courants théologiques, au nom de ce semper reformanda, n’hésite pas à ériger en loi la foi elle-même. Dans un élan missionnaire, ils cherchent à uniformiser la foi en la définissant par un contenu doctrinal qu’ils tirent des Écritures, mais d’une façon très peu nomade. Dans ces courants, la transgression d’Adam et Eve est entourée de risques d’infidélité et la liberté se transforme en risque perpétuel de faute. Alors, la foi est là pour devenir la loi qui évite la faute. Abraham part avec une feuille de route et ira forcément vers la meilleure part de lui-même. Moïse tient le peuple avec la loi et, même s’il a fort à faire avec ces idolâtres qui ont besoin du veau d’or, il a quand même raison de se fâcher et d’instituer le culte comme il doit être. Dans la même ligne, Jésus est forcément le sauveur de ceux qui acceptent de lui obéir. Il devient le seul à connaître véritablement la volonté de Dieu, puisqu’il est lui-même divin par son sacrifice. Quant à Paul, n’en parlons pas, il est « le père la morale », exalté par sa foi et quand il fait taire les femmes dans les assemblées, il n’a pas tout à fait tort. Bref, de la soif de liberté du départ, on arrive à la soif de servitude. Parce qu’une telle théologie ne donne pas de répit au pécheur qui doit être saint pour être vraiment pardonné. On a perdu en route la grâce.

D’autres courants théologiques préconisent une remise en question de tout ce qui concerne la tradition de l’Église et abandonnent, en même temps, l’histoire, la tradition et le rite en renonçant à tout ce qui pourrait être incompris ou rébarbatif pour les usagers de l’église. Le shabbat se ballade dans la semaine pour arranger les week-ends des familles modernes ; le culte a lieu partout sauf dans un lieu où l’architecture pourrait rappeler le religieux et la liturgie change à chaque culte pour qu’il n’y ait surtout pas de code établi pour se rassembler. La nouveauté est la règle, le modernisme est un dogme et de la soif de liberté on arrive à la soif de repos. Le changement constant des codes est en effet exténuant.

D’autres courants théologiques enfin, cherchent à adapter l’annonce du message de salut dont ils ont hérité, pour ne pas perdre de vue la vocation missionnaire qui est la leur sans être perdu de vue par leur contemporains. De concessions en concessions, d’adaptations en adaptations, ils créent des lieux hybrides où l’on annonce l’Évangile sans trop déranger, sans trop choquer, sans prendre de risques. À force de se rendre malléable aux signes des temps, ces églises deviennent invisibles, confortables, et tellement tranquilles qu’on aurait envie d’y venir en charentaises. De la soif de liberté, on en arrive alors à l’art de ronronner.

Pas si facile de se réformer sans cesse !
Peut-être faut-il changer de point de vue et abandonner celui de l’église pour adopter le point de vue de l’assoiffé, celui qui cherche une source, celui qui erre dans le désert à la recherche d’un sens à son chemin ? Peut-être faut-il repartir en chemin avec le nomade, qu’il s’appelle Adam, Ève, Abraham, Moïse, Jésus ou Paul. Ces passeurs de frontières nous montrent le chemin ; pas pour le terminer, non, mais pour le poursuivre à leur manière. Poursuivre leur cheminement humain avec le même étonnement devant le monde toujours nouveau, comme, par exemple, les nouvelles inventions qui changent si vite nos relations et nos possibilités d’agir. Avancer avec eux, forts du même courage pour aller à la rencontre de l’inconnu, comme par exemple les nouveaux modèles de familles, de conjugalité ou de parentalité. Aller comme eux, avec la même audace, questionner ce qui semble aller de soi comme, par exemple, le genre, la propriété de la terre ou la consommation des biens de ce monde. Garder avec eux le même émerveillement devant la beauté donnée en route : les étoiles du ciel ou l’amour du prochain ou la grâce d’être en vie.

Mais ces marcheurs de temps qui passent sans cesse de l’avant à l’après dans une conversion constante d’eux-mêmes, ne sont-ils que vanité, buées et poursuite de vent comme l’Ecclésiaste en décrit la vie ? Où s’enracinerait l’église des passants de la foi ? Où serait leur boussole ? Comment échapperaient-ils à l’égarement ?

Le guide de ces aventuriers de la foi, c’est la soif. Elle ne trompe pas celui qui la souffre. Celui qui manque d’eau a peur de mourir. Il se sait vulnérable, vide et prêt à tout pour se voir sauvé. Et ce n’est pas un hasard si Ésaïe prend précisément l’eau et la soif comme images du salut.

La Bible n’est pas un puits de science, mais la biographie d’hommes et de femmes assoiffés qui cherchent une signification à leur existence, qui, cherchent des mots pour la dire et un langage pour la comprendre. Une église qui se réforme sans cesse est une église de chercheurs, qui étudient des mots pour en trouver d’autres. Des mots qui puissent dire l’indicible du divin en eux. Peuple de traducteurs qui transforment les silences de Dieu en paroles humaines, peuple de copistes qui retracent l’histoire d’une foi éternelle et chaque fois différente pour chacun, le peuple de Dieu risque un voyage au-delà de ce à quoi sa naissance l’avait assigné. Nous mourrons tous comme Moïse, avant l’arrivée sur la terre promise ; nous mourrons tous comme Jésus avant le matin de Pâques ; mais en chemin, nous aurons vu des murs tomber, des condamnations s’effondrer, des fautes pardonnées, des paralytiques danser et des stériles enfanter. Parce que la parole de Dieu aura au cours du chemin arrosé quelques existences et qu’elle ne sera pas retournée à lui sans transformer des vies, sans changer le monde. Le cri de la Réforme, c’est le cri des assoiffés qui attendent la pluie comme une libération. Avec cette eau, ils peuvent vivre et transformer le monde en se laissant travailler comme une terre fertile. Quand enfin la pluie vient, ils sortent dans la joie et trouvent enfin la paix, les montagnes et les collines éclatent en cris de joie devant eux et tous les arbres battent des mains. « Tendez l'oreille et venez à moi ; écoutez, et vous vivrez. » dit le Seigneur pour que sans cesse se réforme son Église.

AMEN

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