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Prédication : Prendre de la hauteur, prendre du recul

Amis, frères et sœurs,

Si en entendant les paroles de ce psaume, vous imaginez quelqu’un en train de peiner sur un chemin de montagne, par exemple, eh bien, vous avez tout à fait raison !  Le psaume, dont nous venons d’entendre la lecture, commence par ces mots : « Chant pour les montées ». Nous pouvons nous souvenir à juste titre que les psaumes sont des cantiques, ou plutôt des louanges chantées, composés pour la majeure partie d’entre eux par le Roi David, dont on nous a signalé ses talents de poète et de musicien. Au fur et à mesure que nous pénétrons l’univers des psaumes, on s’aperçoit que de nombreux auteurs sont cités, et que ce travail relève de la minutie pour la mise en forme et l’organisation de l’ensemble des psaumes.
 
En effet, le livre des psaumes, tel qu’il nous est parvenu aujourd’hui, est l’aboutissement d’une longue tradition de méditation, de rédactions de prières, avec une mise en forme liturgique et musicale. Ces psaumes étaient chantés, accompagnés d’un instrument à cordes et en fait, l’existence d’un texte de psaume est indissociable de celle de la musique. L’emploi de ces psaumes dans la liturgie trouvera son essor à l’époque du second Temple, après l’exil, les prêtres disposant alors d’instruments divers : luths, flûtes, et même trompettes, dont vous trouverez la liste complète dans le psaume 150 qui conclut le psautier.  Encore aujourd’hui, les psaumes font partie des liturgies chrétiennes, dont l’usage a été prolongé par l’orgue, joué en église, avec ses registres multiples.
 
Les exégètes ont classé l’ensemble des psaumes en 5 catégories, comme un miroir de la Torah, un miroir de la Loi, contenue dans les 5 premiers livres de la Bible. D’ailleurs, le réformateur Martin Luther présentait le livre des psaumes comme une « petite Bible », à l’intérieur de la « Grande Bible » : « Qu’on appelle donc le psautier une petite Bible ! Tout ce que contient la Bible y est en effet consigné d’une manière aussi parfaite que concise, ce qui en fait un petit « enchiridion », autrement dit, un manuel de la vie du croyant ». Les psaumes, réécrits à la Réforme pour être chantés en assemblée, ont accompagné les hommes, les femmes et les enfants, dans leur chemin de foi, mais aussi dans les persécutions. Les psaumes sont devenus en quelque sorte des chants symbolisant leur résistance, lorsque ces nouveaux croyants furent inquiétés dans la pratique de leur foi, quand ils furent obligés de quitter leur pays, ou lorsqu’ils se retrouvèrent prisonniers, comme les femmes enfermées à la Tour de Constance. Les habitants d’Aigues-Mortes pouvaient entendre les psaumes chantés par les prisonnières, scandant ainsi les heures des jours et des nuits. Le psautier réécrit par Clément Marot et Théodore de Bèze, et mis en musique par Claude Goudimel, entre autres, tient encore aujourd’hui une place d’honneur dans de nombreux cultes luthéro-réformés, mais aussi évangéliques, de langue française.
 
Le psaume 121 fait partie des quinze chants des montées (120-134) (en hébreu les ma’ aloth). C’est le deuxième chant. Ils étaient chantés par les pèlerins du peuple d’Israël qui marchaient vers Jérusalem, en tout cas trois fois dans l’année, aux fêtes de la Pâque, de Pentecôte, et celle des Cabanes, (des Tentes ou des Tabernacles), à l’automne. Les psaumes sont avant tout la prière du peuple d’Israël tout entier, ce peuple marche vers Jérusalem mais également vers son Dieu.  C’est bien une montée vers Jérusalem puisque la ville est en hauteur. Certains ont pensé que ces psaumes étaient chantés sur les marches de l’escalier du temple, ou même pas à pas, dans certaines processions, d’où la traduction « psaume des degrés », qui apparaît dans la traduction biblique de la Vulgate (traduction latine de la Bible).
 
C’est un psaume que nous lisons dans les temps difficiles, dans les temps d’incertitude, de remise en question. Si ce chant a aidé les pèlerins pour la montée à Jérusalem, plus profondément, ce psaume a une autre vocation, celle d’élever celui ou celle qui le dit, dans son intériorité personnelle, spirituelle.
Qui d’entre nous ne s’est pas retrouvé au moins une fois en train de marcher sur un sentier de randonnée ? Et qui d’entre nous ne s’est pas retrouvés à la croisée des chemins, au sens propre comme au sens figuré ? J’ai souvent partagé ce psaume avec les personnes détenues qui arrivaient tout juste en détention et qui devaient faire face au choc carcéral inévitable. Ce texte a aidé pour débuter un accompagnement.
 
Et si ce chant commence par un appel au secours, qui symbolise au fond tout cri de détresse, prononcé par quelqu’un en danger, d’une façon ou d’une autre, il y a dans ce psaume une réponse confiante, qui est dite, presque sans attendre. Celui qui offre son secours, c’est le Seigneur, c’est YHWH, ce tétragramme imprononçable, parce que le dire, c’est déjà le réduire.  De nombreuses traductions ont choisi le vocable de « Seigneur », qui confère à Dieu une certaine toute puissance. D’autres, comme la traduction Segond, ou la Colombe ont choisi le vocable de l’Eternel, qui rappelle que le tétragramme est construit sur la racine du verbe être (Je suis qui je suis), dévoilé à Moïse, lors de la rencontre au buisson ardent, et qui rappelle un Dieu de miséricorde, qui accompagne celui ou celle qu’il appelle, ou qui appelle. « Le secours me vient de l’Eternel qui a fait les cieux et la terre », pouvons-nous lire dans de nombreuses traductions. Le pasteur Marc Pernot  fait cette remarque dans l’un de ses commentaires, qu’il a partagé en son temps, lors des pauses du mercredi, ici-même : « Il y a une faute de traduction courante dans bien des versions de ce psaume, mettant « l’Eternel qui a créé le ciel et la terre » au passé,  alors qu’il y a bien un participe présent ici pour le verbe créer, et il est bien question ici de Dieu comme poursuivant encore son œuvre de création dans le monde et en nous…Ce monde est encore en genèse, avec une part de chaos et de belles choses. Dieu y travaille, il est source d’évolution dans le présent, nous dit ce Psaume, et il nous invite à regarder vers le haut, à nous associer à Dieu avec intelligence, avec espérance, mais aussi dans la solidarité avec notre prochain ». 
 
Et comment ne pas mentionner aussi le noyau central de ce psaume, avec la citation 6 fois de suite de ce mot « gardien » ? l’Éternel est celui qui te garde, il est ton gardien, au sens de celui qui protège, qui prend soin, qui préserve, qui veille sur…6 fois dans si peu de versets, cela ressemble à une conviction si intense, qu’elle se transforme presque en confession de foi. C’est l’être tout entier qui est préservé, de l’âme jusqu’au souffle, des pieds à la tête, avec cette allusion aux mauvais coups de soleil, mais aussi aux mauvais coups de lune, aussi nocifs les uns que les autres finalement, symbolisant au fond tout ce qui peut tenter de détruire l’être humain, devenu faible et vulnérable, non seulement par sa marche physique, mais aussi décapé, mis à nu, par sa démarche spirituelle.
 
Comment recevons-nous ce psaume 121 que nous venons d’entendre ? A quels mots sommes-nous rendus sensibles ? Nombreux sont celles et ceux qui se plaignent du silence de Dieu. Mais peut-être faut-il se réconcilier avec le silence, pour écouter par-delà le silence. Aujourd’hui, entendre la voix de Dieu, cela passe par l’écoute de la Parole, celle que nous lisons dans la Bible, en particulier. Il y a d’autres livres, d’autres traditions religieuses qui invitent à entendre la voix de Dieu, différemment. Mais puisqu’on se réfère prioritairement à la Bible, c’est être attentif personnellement, à la manière dont les textes bibliques résonnent en chacun de nous. Être attentifs aussi, comment ces textes parlent aux autres, autour de nous. C’est prendre conscience de la façon dont nous nous sentons rejoints par cette parole, qui va devenir particulière, parce qu’on va la distinguer parmi d’autres, comme étant une vérité pour nous-mêmes, celle que personne d’autre ne peut penser à notre place, ni nous imposer.  Parfois, il arrive que l’on rencontre des personnes qui s’octroient le droit de dire ce que Dieu veut pour nous, alors que nous découvrons que Dieu parle à celui qui l’écoute, tout à fait autrement.  Dans les jours que sont les nôtres, si nous ne savons pas toujours quoi répondre à celles et ceux qui nous interpellent et nous disent « Où est Dieu ? Qui est Dieu ? », lorsque le monde se fait le théâtre de tant de malheurs insupportables, où chaque jour, les droits humains sont bafoués, que la liberté d’expression ou le développement de l’esprit critique sont réprimées par la force et la violence comme en Iran, ou ailleurs dans d’autres pays au régime totalitaire, et même par le meurtre, dans le cas de Samuel Paty, il y a deux ans, peut-être sommes-nous tentés de croire que la parole de Dieu se fait rare. En tout cas, notre témoignage se fait plus faible et vacillant, comme la lumière de Dieu qui ne brille plus assez fort. Il est urgent de se mettre à l’écoute de cette Parole, de l’approfondir, d’en rechercher et d’en discerner le sens pour aujourd’hui, seul ou ensemble, afin qu’une nouvelle page de notre histoire humaine puisse s’ouvrir et continuer de s’écrire, de se dire. 
 
Tout à l’heure, nous avons chanté le psaume 121 dans la version du psautier français, dont le texte initial de Théodore de Bèze a été réactualisé par Roger Chapal. Et dans cette version, dans cette interprétation, ce n’est pas seulement une protection physique qui est promise au pèlerin, mais cette protection s’élargit à l’ensemble de l’être humain, morale, intellectuelle, avec cette idée que cette protection passe par son propre discernement des choses à dire et à faire et que c’est cela qui garantit l’intégrité de sa personne tant physique que morale, tant spirituelle qu’intellectuelle. « Du mal ton Dieu te gardera. Du doute et de l’erreur il gardera ton cœur ». Il nous est arrivé, et il nous arrive encore, d’être dans des situations qui interrogent, devant des décisions à prendre qui sont loin d’être faciles. Les plus impressionnantes sont celles qui touchent notre existence. Pourtant au départ, tout paraissait si simple, si clair.  On se trouvait plutôt en bonne santé, et voilà que la maladie devient la préoccupation majeure de la vie quotidienne. On avait promis de marcher avec quelqu’un en se promettant réciproquement et en toute authenticité, fidélité et amour pour le long des jours qui suivraient, et contre toute attente, ce projet va rencontrer des limites insoupçonnées, et s’avérer impossible à suivre.  

La longue valse des nuits blanches commence, avec son lot des remises en question et de culpabilité. C’est alors qu’on se retrouve à son tour, en train de lever les yeux vers des montagnes symboliques, vers une présence invisible, mais réelle, qui aide à repousser les limites d’un horizon bouché, dont on discerne à peine les contours dans la nuit du chagrin, de la déception, de la solitude. Qui aide tout simplement à prendre du recul, qui nous offre cet espace-temps pour se mettre à distance et à discerner la bonne solution.  Et l’on se surprend à murmurer : d’où me vient le secours ? Si nous sommes capables de relier notre propre question à celle du psalmiste, alors nous prenons conscience de la façon dont nous nous sentons rejoints par cette parole, qui va devenir particulière, parce qu’on va la distinguer parmi d’autres, comme étant une vérité pour nous-mêmes, celle que personne d’autre ne peut penser à notre place, ni nous imposer.  C’est là que nous découvrons comment la marche s’oriente à nouveau, qu’un nouvel horizon se dégage, qu’une solution se propose, et qu’une force intérieure est donnée pour avancer sur un chemin, certes rocailleux, mais qui est au fond, un chemin de liberté. C’est ainsi que l’Eternel, en tant que dynamisme créateur, garde notre départ et notre arrivée, tous nos départs, toutes nos arrivées, mais aussi toutes nos allées et venues, que ce soit dans la journée, comme dans la vie. Et si la promesse est faite au psalmiste que son pied ne chancellera pas, alors cette même promesse est faite à moi, à nous, qui recevons cette parole dans un autre contexte, de ne pas chanceler. La Parole rencontre la vérité de nos vies, nous pouvons marcher et même progresser sur un chemin de foi et de liberté.

Amen.

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