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Prédication : Du sacrifice à la compassion
ou Comment déplacer le sacré dans nos vies

                Certaines choses nous semblent dérisoires quand d’autres leur accordent une grande importance. Nous ne tenons pas les mêmes choses pour sacrées et c’est de là que viennent nombre de querelles religieuses. Alors que devons-nous tenir pour sacré dans nos vies ? D’aucuns diront immédiatement : « la vie elle-même ». D’autres penseront que seul Dieu est sacré et d’autres encore diront que c’est la vie devant Dieu qui est sacrée.
                La Bible affirme que le sabbat a été créé pour l’homme et non l’inverse ; mais cela veut-il dire pour autant que l’on peut faire sabbat seulement quand on en a besoin ? En d’autres termes, les rites que les hommes se donnent dans les religions ne sont-ils qu’optionnels ou ont-ils une réelle fonction dans la relation que les êtres humains entretiennent avec le divin et, par conséquent, avec les autres êtres humains ?
                Aujourd’hui, nous avons baptisé deux petits enfants qui appartiennent à une famille dans laquelle catholiques et protestants vivent ensemble malgré des rites différents. Quelle valeur auront ces systèmes religieux dans la vie de ces deux petits baptisés ? Quand ces enfants seront devenus grands, ces gestes et ces paroles que nous avons posés aujourd’hui seront-ils encore compris dans l’esprit dans lequel nous les avons posés ? Comment faire son chemin entre tradition religieuse et présence de la foi ? Et comment accorder dans sa vie les héritages multiples dont nous sommes les dépositaires ?
                C’est cette question que pose l’Évangile de Matthieu dans ce passage. Jésus ne reprend pas ses disciples qui arrachent les épis de blé du champ qu’ils traversent. Quelle importance ! Ce ne sont que quelques grains de blé ! Mais c’est le jour du sabbat et ce n’est pas un détail. L’activité d’arracher les épis est apparentée à celle du glanage ou de la moisson. Ces deux activités sont interdites au moment du sabbat.
                Par qui sont-elles interdites ? Par les Écritures mêmes, et donc par la tradition écrite sur laquelle la religion de Jésus est fondée. Cependant, cette tradition n’est pas monolithique et il existe plusieurs façons de justifier l’observance du sabbat (שַׁבָּת) : la première est dans l’Exode : « Vous observerez mes sabbats, ce sera un signe entre moi et vous, dans toutes vos générations, afin qu’on sache que c’est moi, l’Éternel, qui vous rend saints. » (Exode 30:13)
                Et la seconde est dans le Deutéronome : « Mais le septième jour, c’est le sabbat pour l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni aucune de tes bêtes, ni l’immigré qui est dans tes villes, afin que ton serviteur et ta servante puissent se reposer comme toi. Tu te souviendras que tu as été esclave en Égypte et que l’Éternel ton Dieu, t’en a fait sortir d’une main forte. » (Deutéronome 5:14-15)
                Dans la première version, le sabbat est un signe qui met à part le peuple de Dieu, alors que dans la seconde, le sabbat est un mémorial qui met en relation le peuple de Dieu avec les autres vivants de façon particulière.
                Pour le même rite, deux justifications différentes coexistent et peuvent donner des conséquences pratiques contraires. Soit on respecte le sabbat pour être séparé des autres, mis à part pour Dieu, soit on respecte le sabbat pour se souvenir du cadeau qu’il a été pour soi afin d’en faire bénéficier les autres.
                Nous avons là deux compréhensions différentes de la religion : d’un côté, un rite offert à Dieu en sacrifice et qui place le croyant parmi les saints et, de l’autre, un rite observé pour régler sa vie sur une certaine éthique et qui mène à la compassion.
                Quel saint se soucierait de la fatigue d’un âne ? Quel être faisant partie des purs se soucierait de l’immigré qui représente l’hétérodoxie par excellence ? 
                Jésus va réduire cette antinomie entre sacrifice et compassion en citant un exemple de l’Écriture qui montre une exception qui vaut pour une règle : « N'avez-vous pas lu ce que fit David, lorsqu'il eut faim, lui et ses gens, comment il entra dans la maison de Dieu, et mangea les pains de proposition, que ni lui, ni ceux qui étaient avec lui, mais les sacrificateurs seuls, avaient la permission de manger ? »
                Jésus cite ici un passage du Premier livre de Samuel au chapitre 21, versets 3 à 7, dans lequel, en effet, David se nourrit, avec les jeunes gens qui l’accompagnent, des pains normalement consacrés au rituel du temple. C’est un peu comme si, entrant affamé dans une église catholique, on ouvrait le tabernacle pour manger les hosties consacrées qui s’y trouvent. Ce serait un sacrilège du point de vue de la religion, mais une exception nécessaire du point de vue de la survie.
                Deux systèmes de valeurs religieuses s’affrontent ici : une stricte observance d’un côté et une observance raisonnée de l’autre. Mais, dans les deux cas, le rite existe bien et a une très grande valeur sacrée, même et surtout, quand il est transgressé au profit de l’esprit qui le sous-tend. C’est au nom de la compassion que le respect du sabbat est sacré et c’est au nom de cette même compassion qu’il faut le transgresser. Étrange paradoxe que celui d’une loi reconnue sacrée précisément parce qu’elle peut se mettre au service du profane sans perdre son sens. 
                Ce qu’explique Jésus ici, c’est que la loi et les rites qu’elle édicte ne sont pas sacrés pour rendre tout sacré dans l’espace profane. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a des espaces qui sont déclarés sacrés, comme par exemple l’assemblée qui se rassemble le temps d’un culte, ou l’église quand elle est consacrée comme le sont les églises catholiques, ou l’espace où Moïse retire ses sandales devant le buisson ardent : si tout était sacré partout et en tout temps, il n’y aurait plus rien de sacré, car tout se vaudrait alors. La loi ménage des moments et des lieux pour que le sacré n’envahisse pas tout et qu’ainsi, dans sa position séparée, le sacré fasse signe au profane. Si l’architecture des églises fait encore signe dans nos villes, c’est parce qu’elle n’est pas celle des constructions profanes.
                Et si à Oxford et à Canterbury l’architecture des universités se confond avec celle des églises, c’est précisément parce que le sacré tenait l’enseignement des collèges sous son autorité. Quand Calvin a voulu faire de Genève une ville sainte, il en a été chassé, tant la vie y était devenue impossible, faute de pouvoir vivre de façon profane et détachée de la religion. Comme tous les secteurs de la vie étaient régentés par la religion, il en résulta un ascétisme impossible à supporter. Les révoltes actuelles contre les théocraties qui placent la vie entière sous l’autorité de lois sacrées relèvent de ce même type de résistance contre l’envahissement du sacré. Si tout est à Dieu, que reste-t-il à l’humain ?
                Dans l’Évangile de Matthieu, les pharisiens sont pointés du doigt comme des « séparés », comme des partisans de la pureté. Les recherches historiques  sur le judaïsme ancien nous ont montré, qu’ils étaient avant tout des religieux qui mettaient l’accent sur l’étude des écritures et que, pour eux, le sabbat devait être vécu comme l’Exode le disait : comme un signe de la sainteté de Dieu sur les hommes. Ce conflit sur la place du sacré est constant dans cet Évangile, et les Pharisiens sont la cible privilégiée des attaques du christianisme primitif. Il faut dire qu’ils assimilent la sagesse à la loi et que, non contents d’étudier la loi écrite, ils développent une loi orale à partir de leurs commentaires et l’élèvent au-dessus de la loi écrite. On les juge alors hypocrites et travestissant la loi écrite, comme s’ils voulaient la dévoyer, alors que leur motivation est autre. La loi écrite permettait originellement aux prêtres du temple de savoir séparer le pur de l’impur. Dans la logique pharisienne, le système de commentaires de la loi écrite produit une loi orale qui entoure comme une haie protectrice la loi de Moïse afin qu’elle ne courre pas le risque d’être transgressée. Il y a donc une loi autour de la loi. Les spécialistes de la loi, comme les appelle l’Évangile, vont devenir plus légalistes que ce qu’exige la Torah et leur zèle dans la prévention de la transgression va devenir caricaturale. Surtout aux yeux des premiers chrétiens qui, par définition, s’accommodent mal d’une telle rigueur, puisqu’ils vont faire église avec des personnes venant du judaïsme, mais aussi du paganisme, mélangeant ainsi le pur et l’impur.        
                Toutes ces querelles de pratiques semblent bien dérisoires dans notre monde d’aujourd’hui, et l’on a tôt fait de disqualifier les rites et les observances religieuses en méprisant leur conséquences, sans se demander ce qu’ils apportent à notre vie profane et comment le religieux peut nourrir notre vie.
                Jésus dit aux pharisiens qui mettent en cause la transgression de ses disciples : « il y a ici plus grand que le temple ». Il sous-entend que c’est la vie même qui est le temple de Dieu, que c’est le corps de ses disciples qui est le temple où règne Dieu et que réduire sa religion à un espace comme le temple, c’est méconnaître la portée de la loi de Moïse. En effet, les commandements de Dieu ne sont pas énoncés pour être gardés et vénérés, mais pour être mis en pratique dans une vie où il est nécessaire de faire des choix.
                La pause que nous faisons ensemble dans nos vies, pour nous plonger dans des textes anciens et souvent énigmatiques, n’est pas une stricte observance : il n’y a d’ailleurs pas d’obligation de culte dans nos églises, parce que venir au culte devrait toujours être un choix libre. Les gestes que nous avons faits pour baptiser les enfants qui sont là, ne sont pas magiques et surnaturels, et ne donneront pas automatiquement la foi à ceux qui les reçoivent.
                Pourtant, sans ce moment ici ce matin, et sans ces baptêmes, la vie ne serait pas tout à fait la même. Sans les rites qui nous rassemblent, l’église n’existerait pas de la même façon. Ces rites sont des langages qui nous modèlent, qui nous cultivent. Sans les cantiques anciens qui nous lient aux générations qui nous ont précédés, nous n’aurions pas le même lien de génération en génération. Tous ces éléments pourraient être assimilés à des éléments de la tradition, qui conserve et garde la religion comme la haie des pharisiens garde la loi de Moïse. On pourrait y voir un conservatoire qui préserve un trésor transmis par les ancêtres. Mais il n’en est rien. Tous les rites et toutes les pratiques des églises sont datés et ont été modifiés à chaque époque pour pouvoir continuer à parler de ce qui est sacré dans nos vies et à le cultiver. Les cantiques datent de l’époque du Réveil, les Psaumes de l’époque de la Réforme, mais avec des accommodements non négligeables ; la liturgie du baptême reprend des éléments anciens dans une rédaction des années quatre- vingt, et l’espace même de ce temple est un millefeuille d’époques et de traditions artistiques, religieuses, politiques  et philosophiques très variées.
                Ce qui est sacré est indicible, comme cette figure du Fils de l’Homme qui apparaît dans la littérature apocalyptique pour parler du Messie et que Jésus reprend à son compte pour faire comprendre que le temps de Dieu n’est pas arrêté dans la loi, mais est toujours dans la dynamique créatrice de la vie voulue par Dieu. Le Fils de l’Homme est maître du sabbat. Avec Jésus, Dieu, tout proche, donne leur signification aux lois et aux  rites. C’est la foi qui donne son importance à la langue liturgique et religieuse. Sans elle, nos pratiques sont vides. Nos rites sont nos langages pour dire l’indicible de cette relation au divin qui nous  met en route.  Alors, pour les enfants qui vont grandir dans une culture faite de rites catholiques et protestants, souhaitons que toujours, ils apprennent auprès des passeurs de traditions, témoins du Christ, que la valeur de ces langages que sont les religions vient de ce qu’ils sont habités par la foi dans un Dieu qui les aime.                         AMEN

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