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Prédication : La paix soit avec vous

            « La paix soit avec vous ! »
            Dans ce vœu prononcé par le ressuscité au milieu de ses disciples, se joue plus qu’une formule de salutation. En effet, le point culminant de l’Évangile de Luc ne se trouve pas dans la résurrection de Jésus, sinon, pourquoi le faire apparaître encore au moment de son ascension et continuer l’histoire avec son esprit distribué sur chacun des disciples à la Pentecôte ?
Dans l’Évangile de Luc, c’est l’ascension qui représente ce qu’il faut comprendre de Jésus. Bien sûr, pas une montée au ciel à prendre au pied de la lettre, mais une montée qui a tout son sens dans l’imaginaire qui nourrit la culture de l’Évangéliste au moment où il raconte ce témoignage de foi.
            Pourquoi cette ascension, qui pose tellement de problèmes hier comme aujourd’hui, serait-elle choisie comme kérygme, comme centre de la confession de foi, de l’écriture lucanienne ? Pour comprendre, il faut regarder de plus près l’histoire, constituée en deux parties, de cet Évangile adressé à l’excellent Théophile et le livre des Actes des Apôtres. Luc se sert, pour son Évangile, de ce qui circule déjà dans l’Évangile de Marc. Mais, depuis Marc, une vingtaine d’années se sont écoulées et les choses ont changé, comme l’explique très bien le théologien John Spong dans son livre : sauver la Bible du fondamentalisme. Éd. Karthala. Luc raconte son témoignage de foi sur fond de désastre. La révolte des Juifs et la guerre qui a suivi a détruit la Judée ; Rome sous Dioclécien se déchaîne pour persécuter les chrétiens qui ne jouissent pas du statut plus officiel qui est celui des Juifs. Aussi, tout le propos de Luc est formé à partir de ce problème de légitimité qui le touche de près. Luc est sans doute ce qu’on appelle un Gentil. Dans les synagogues d’alors, on appelle Gentil un prosélyte, comme l’eunuque éthiopien dont il raconte l’histoire dans le livre des Actes. Il est, comme ses contemporains, hellénisé et il côtoie les Juifs et les synagogues où il a appris la grande histoire des Hébreux et leur épopée avec leur Dieu unique. Il faut dire que, du côté grec, en cette fin du premier siècle, les dieux ne font plus vraiment recette et que la philosophie juive apporte sans doute plus de réflexion aux chercheurs d’au-delà et de sens à leur vie que la force mythologique des dieux qui ressemblent un peu trop aux hommes. Ainsi, pour un Gentil qui cherche le divin, le judaïsme est sans doute très riche et pose des questions philosophiques tout en restant religieux.
            Les prosélytes qui fréquentaient les synagogues connaissaient très bien l’histoire du peuple juif tel que les textes religieux la racontaient. Et ce qui était le plus attirant pour eux était sans doute les livres prophétiques qui annonçaient la justice, la paix et l’espérance.
            « La paix soit avec vous ! »
            La salutation de Jésus revêt ainsi la valeur d’un programme contre la violence qui marque le temps des persécutions contre ce groupe étrange qui, jusqu’en 70, était encore une secte juive, qui va devenir un groupe exclu des synagogues et qui devra faire son chemin seul contre Rome, séparé de la religion juive officielle. La paix soit avec vous et entre vous, pourrait dire le ressuscité à cette communauté qui peine à trouver ses marques entre l’héritage juif et l’intégration des Gentils qui entrent dans la communauté sans avoir connu les synagogues. La conversion de Pierre, au chapitre 10 du Livre des Actes, nous montre combien ce problème communautaire est difficile à régler, entre les chrétiens venus du judaïsme et les Gentils convertis par la prédication de ceux qui ont reçu l’esprit saint à la Pentecôte.
            La paix soit avec vous ! Facile à dire ! Devant cette communauté tétanisée par la peur, ne sachant que penser de cette apparition et la prenant pour celle d'un spectre, comme dans les religions qui utilisent les mystères, le ressuscité n’est pas accueilli paisiblement ; et, à vrai dire, personne ne croit au retour du Christ. Il faudra qu’il montre les stigmates de la crucifixion, et même qu’il mange, pour que sa présence apparaisse comme réelle. Et, de symbole en symbole, les signifiants de la nouvelle religion du ressuscité se mettent en place : le supplice de la croix, le morceau de poisson, qui se dit « meros » en grec, la part d’un tout qui rassemble, selon la tradition des apôtres, les pécheurs de poissons devenus pécheurs d’hommes. Et puis il y a les textes qui font le trésor fondateur de la foi et dont le ressuscité parle comme étant une annonce de lui-même : « ce qui est écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, dans les livres des Prophètes et dans les Psaumes » ; mais il y a aussi la figure du serviteur souffrant raconté dans le second Ésaïe, ce livre du retour des exilés à Babylone qui rentrent dans un pays dévasté et revoient à la baisse l’ambition d’un grand peuple élu pour se penser comme un peuple affligé qui se met d’abord au service de Dieu. Et vient enfin le symbole le plus important : l’ascension du prophète Élie. Celui qui a annoncé la foi d’Israël contre toutes les persécutions, dans un contexte de grande violence ; celui que Dieu a nourri quand il allait mourir de faim ; celui que l’ange a nourri quand il voulait se laisser mourir de désespoir. Celui qui frappa le Jourdain de son manteau pour y ouvrir un passage à pied sec pour lui-même et pour son disciple Élisée.
            Nouvelle Mer rouge ouverte par la foi, le passage dans le Jourdain évoque d’abord, aux chrétiens d’alors, le baptême. Celui de Jésus mais aussi celui de tous ceux qui, devenant ses disciples veulent vivre cette libération, ce pardon des péchés promis à tous. Comme le dit le ressuscité à la manière du prophète Jean qui l’avait baptisé : « on appellera chacun à changer de vie ». Mais lui ajoute : « à recevoir le pardon des péchés ». Jésus est plus que Jean le baptiste, il est plus grand même qu’Élie ; il ne s’en va ni dans une tempête, ni sur un char flamboyant comme lui, mais il donnera son feu, celui de la foi, à ses disciples lors d’une Pentecôte qui ouvre le livre des Actes.
            La paix soit donc avec vous ! chers frères et sœurs, car dans cet Évangile, c’est à la concorde et à la communion fraternelle que nous sommes tous appelés. C’est aussi à la connaissance et à l’intelligence : « alors il leur ouvrit l'intelligence pour qu'ils comprennent les Écritures », dit l’Évangile de Luc. Et si cette intelligence n’était pas convoquée, les disciples resteraient au stade de spectres et à une compréhension littérale des Écritures. Le travail de pacification des communautés passe donc par l’étude et la critique des textes pour que les anciens juifs de l’époque et les Gentils fassent communauté ensemble, à l’écoute des mêmes textes, mais en inventant sans cesse leur culture religieuse de façon éclairée. C’est de cette étude et de ce dialogue constant avec la Bible, l’histoire et toutes les sciences humaines utiles à l’ouverture de l’intelligence que nous avons besoin pour mieux nous comprendre et faire tradition commune.
Dans nos églises protestantes aujourd’hui, on ne vient plus toujours de généalogies protestantes, mais on vient souvent de familles où l’on n’a ni entendu parler du Dieu de Jésus Christ, ni du Christ lui-même. On vient aussi beaucoup de familles où le catholicisme est une culture qui a apporté des valeurs, mais dans la pratique duquel on ne se reconnaît pas vraiment. Ce sont des chercheurs de Dieu qui poussent les portes de nos temples aujourd’hui, les Gentils d’aujourd’hui, ceux qui ont soif d’apprendre et d’hériter avec ceux qui sont, déjà là, dépositaires du trésor de la Bible.
Nos églises ne meurent pas d’un manque d’intérêt de notre société pour la question théologique, contrairement à ce que disent ceux qui ne savent plus comment faire église dans un monde ouvert, complexe et divers. Les chercheurs sont au contraire nombreux et passionnément avides de comprendre ce que, jusque-là, on leur avait présenté comme le mystère incompréhensible de Dieu.  C’est le défi lancé à nos églises qui changent et les oblige à l’exigence très grande de parler à tous sans « patois de Canaan », sans « prêchi-prêcha » d’église, sans invocation de mystère par lequel on croit régler facilement la question de l’ignorance.
           L’Évangile de Luc est construit pour répondre au défi de son temps et les symboles qu’ils utilise, comme les stigmates, le poisson, ou les mains levées de la bénédiction sont autant de signifiants qui créent une nouvelle tradition chrétienne propre à intégrer tous ceux qui rejoignent cette version universelle du judaïsme, telle que Luc la comprend, sans observance du pur et de l’impur qui empêcherait d’être ensemble, mais avec tout l’héritage des textes bibliques qui l’ont fondé. C’est une religion du langage, une religion du symbolique au sens fort du terme, un langage ouvert à la traduction, à l’exégèse et à la critique, et dans lequel chacun peut dire sa foi dans sa langue propre. Nos Églises doivent se laisser convertir à une vie nouvelle avec d’autres, venus d’ailleurs, avec d’autres langues de foi, avec d’autres cultures langagières pour dire Dieu. La chose n’est pas nouvelle : on en trouve la preuve chez Luc qui en faisait déjà le récit à son excellent Théophile, « l’ami de Dieu », peut-être un Gentil de culture grecque, qui avait, lui aussi, besoin d’un catéchisme pour apprendre le témoignage des Hébreux, des apôtres et de leurs disciples, pour en faire sa langue théologique.
            Cette paix que nous apporte le ressuscité, c’est celle de l’ascension, celle qui nous assure que, même sans notre maître, nous pouvons y arriver, comme Élisée qui réussit à passer à pied sec le Jourdain, comme son maître Élie le lui avait montré avant d’être enlevé au ciel. Nous sommes autorisés et même invités à inventer notre langue théologique.
« La paix soit avec nous ! », nous qui prêchons le pardon et le changement de nos vies toujours possible. Mais cette paix n’est possible que si nous transmettons sans cesse le trésor qu’on nous a légué. Cette paix n’est possible que si nous avons l’exigence de la connaissance, de la recherche, du dialogue et de la réflexion. Le philosophe Baruch Spinoza disait de la paix :  La paix n'est pas l'absence de guerre, c'est une vertu, un état d'esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice.
Chaque époque a besoin de son Évangile. Le nôtre devra être inclusif de la diversité des parcours de vie, accueillant envers elle, si nous ne voulons pas décourager ceux qui ont besoin de nous pour leur ouvrir les horizons d’une parole de salut ; et pour cela, il faudra bien les comprendre, tous ceux que Dieu envoie dans nos églises. Le ressuscité nous rappelle à notre responsabilité, lui qui montre les stigmates de son supplice et rappelle que toute vie peut renaître : « vous êtes témoins de tout cela » dit-il ; si nous voulons être porteurs de la Bonne Nouvelle du ressuscité, alors il nous faut écrire notre Évangile d’aujourd’hui en comprenant sur quoi étaient fondé l’Évangile d’hier. Alors nous combattrons les discours religieux faciles qui condamnent, excluent, font des ravages dans des vies déjà souvent abîmées, et nous serons porteurs de justice, d’espérance et de paix pour ce monde qui en a autant besoin qu’à l’époque où Luc écrivait et qui aura toujours besoin que des disciples de la résurrection disent en conscience : « La paix soit avec vous ! »

                                                                                 AMEN.

 

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