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Prédication : Divin, trop divin

     Comme Nicodème était venu discuter du baptême et de « la nouvelle naissance » avec Jésus, c’est aussi un juif, professeur de Sciences Poli-tiques, spécialiste des conflits religieux : Richard E. Rubenstein qui vient un jour discuter avec un prêtre chrétien sur son projet de livre : Le jour où Jésus devint Dieu, sur la divinité de Jésus. Il dit : « Une des raisons pour laquelle la querelle de l’arianisme m’intéresse, ajoutai-je, c’est qu’avant sa conclusion, les Juifs et les Chrétiens pouvaient encore se parler et discuter entre eux de problèmes cruciaux comme la divinité de Jésus, la signification du salut, les principes élémentaires de la morale, etc., enfin, presque tout. Ils étaient violemment en désaccord sur bien des choses, mais il y avait encore entre eux une certaine familiarité. Ils participaient au même univers moral. Quand la controverse a pris fin, quand Jésus est devenu Dieu, cette familiarité s’est dissipée. Pour les chrétiens, le dogme de la Trinité définissait désormais la divinité de Dieu. Toute hérésie devenait un crime. Les Juifs étaient infidèles, et ceux d’entre eux qui vivaient dans des pays chrétiens cessèrent de considérer la personnalité de Jésus et son message comme un thème de réflexion. » [Richard E. Rubenstein, Le jour où Jésus devint Dieu. éd. La découverte 2004. p. 15].

     Comme je le disais, Richard E. Rubenstein est juif et a eu à souffrir dans son enfance de l’antisémitisme chrétien, et il se pose la question de la racine des violences au nom du religieux. La querelle pour savoir de quelle nature était Jésus est sans doute le conflit religieux le plus important et le plus violent avant celui de la Réforme Protestante. Au début du 4ème siècle, cette controverse sur la nature divine de Jésus ne fut pas seulement livresque, mais elle fit nombre de victimes en vue d’éradiquer la doctrine d’un certain Arius, prêtre de son état, et qui avait eu l’inconscience de soutenir contre les autorités ecclésiastiques en place que Jésus était certes une personne de rang élevé devant Dieu, mais qu’il lui était subordonné comme tout être humain l’est par rapport à son créateur.

     Quelle importance me direz-vous ? Et pourquoi ne pas considérer les deux options possibles selon la foi des fidèles ? C’est que l’enjeu d’un tel dogme n’est pas seulement religieux, mais qu’il est aussi politique et qu’il en allait de l’unité de l’empire de Constantin autant que du pouvoir de l’Église chrétienne sur l’âme de ses sujets. On retrouve alors, autour de cette querelle pour savoir si Jésus est le plus saint des hommes ou Dieu descendu sur terre, le florilège des émeutes populaires, des lynchages en place publique et des tentatives d’assassinat que des siècles plus tard on retrouvera autour de la question de la Réforme protestante.

     Un dogme vaut-il la vie d’un homme ?
     La question, posée aujourd’hui dans les rangs de cette église, semblerait tout à fait déplacée, sans doute, mais il n’en reste pas moins que les affirmations théologiques continuent, aujourd’hui encore, de servir les intérêts identitaires de nombre d’hommes et de femmes de pouvoir qui voient dans le christianisme une aubaine pour discriminer et trier les citoyens en acceptables ou inacceptables dans notre pays et entretenir les haines et les violences qu’on aimerait croire éteintes, mais qui resurgissent sans cesse au gré des sursauts de l’histoire.

     Au milieu de ce paysage d’instrumentalisation du religieux à des fins de pouvoir, le protestantisme libéral apparaît facilement, si l’on y regarde trop vite, comme une position d’abstention, qui admettrait toutes les opinions religieuses comme des options possibles, sans jamais défendre aucune doctrine.

     Mais ne nous y trompons pas et ne laissons pas une telle erreur proliférer sans y répondre. La pensée libérale en théologie ne revient pas à dire que si tout est discutable, tout se vaut.

     Non, tout ne se vaut pas. Simplement, le cœur de la fidélité n’est pas placé au même endroit selon qu’on se situe dans une pensée théologique libérale ou dogmatique. Pour la pensée libérale, l’essentiel est, comme le dit Richard E. Rubenstein, de pouvoir garder ouverte la question que l’humanité ne peut pas trancher par un savoir, et comme le fait la théologie juive, de continuer la discussion et le dialogue sans jamais les fermer. Et c’est le cas de toutes les questions qui touchent au divin, puisque personne n’a jamais vu Dieu.

     Que Jésus soit divin ou humain reste une question parce que tous les croyants ne considèrent pas Jésus de la même façon selon la lecture qu’ils font des Écritures; une question passionnante, à condition qu’on ne soit pas mis en demeure d’y répondre définitivement. Jésus fut un homme, c’est une chose certaine, mais la part de divin en lui peut toujours se discuter : qu’entendons-nous par divin ?

     Ainsi, se tenir sur la ligne de crête en refusant d’adhérer à une doctrine plutôt qu’à une autre, ne revient pas à s’abstenir de toute réflexion, ni à manquer de courage intellectuel, mais relève d'un véritable exercice d’équilibriste entre ce que l’on croit et ce que l’on peut raisonnablement penser d’une question.

     La facilité serait de trancher la question (et les têtes) pour évincer les contradictions et les contradicteurs. L’exigence théologique, elle, requiert, de la part de ceux qui s’y soumettent, de tenir ensemble la raison et la foi. Mais ce qui est de l’ordre de la foi ne peut pas s’imposer aux autres.

      Alors faut-il renoncer à défendre ses positions quand on est protestant libéral ? Sûrement pas. Mais ces positions ne valent que si elles rendent compte de la complexité des questions qui les ont suscitées. La notion de Fils de Dieu n’est pas née avec le christianisme, et cette filiation peut être interrogée de diverses manières. Jésus est-il par nature le Fils de Dieu le Père ? L’est-il par l’esprit d’adoption qui le relie au Père ? L’est-il par sa foi seule ? Mais si un pouvoir déclare que tous nous devons croire de la même manière et exclut les autres possibilités, là commence la violence.

     Quand l’Évangile de Jean raconte un entretien entre Jésus et Nicodème, il rend compte d’une querelle très violente entre les pharisiens et les disciples du Christ. Et cette violence se ressent même dans la provocation de Jésus à l’égard de Nicodème : « Toi tu es le maître d’Israël et tu ne connais pas ces choses ? ». Ce récit rend compte, non pas d’un dogme, mais d’une tentation toute humaine de défendre sa foi comme la seule valable. En l’occurrence, Jésus croit en l’histoire du salut telle qu’on lui a transmise par les prophètes et pourtant ce sont les mêmes prophètes que connaissent les pharisiens. Des prophètes à qui Dieu a donné son souffle ; comme le prophète Élie qui, après avoir exterminé 450 prophètes de Baal avec une violence incroyable, entend la voix de Dieu dans un souffle ténu.

     Cet Esprit, ce souffle (πνεῦμα, pneuma en grec) dont on entend la voix, mais dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va, n’est pas tant une des trois personnes du dogme de la trinité, que l’intervention divine au cœur de la vie des hommes et dont seuls ceux qui l’entendent peuvent rendre compte. Et peu importe si nous ne déclarons pas définitivement que Jésus est Dieu ou qu’il est homme et si nous ne savons pas comment distinguer ces deux natures ; dans cette discussion, il est celui qui croit que, à la suite d’Élie et de Moïse, il doit apporter une parole de salut à ses contemporains et que sur la violence il y a une voix ténue qui peut inspirer les hommes.

     Les Évangiles ont façonné un Christ à partir d’un homme. Mais qu’en est-il de la foi de cet homme nommé Jésus ? N’était-il pas lui aussi sur cette ligne de crête où chaque parole, chaque action risquait de le faire tomber dans la violence ordinaire des doctrinaires ? Quel dialogue avait-il dans l’intimité de sa foi avec celui qu’il reconnaissait comme son Père ? N’était-ce pas pour lui aussi davantage une discussion ouverte, plutôt qu’une affirmation définitive ?

     Jésus, le croyant, a fait de nous des frères parce qu’il a vécu sa foi devant Dieu comme s’il était son Fils. Bien sûr, il ne disait pas de lui-même qu’il était Fils de Dieu au sens d’une nature divine, mais sa foi, inscrite dans la foi de ses ancêtres et de tout un peuple avant lui, utilisait cette image du père qui aime ses enfants, de la mère qui couve ses petits, et cet amour-là est sans doute ce qui guida ses pas plus sûrement que toutes les doctrines aux-quelles on voulait qu’il adhère. Ce que nous dit l’Évangile de Jean, derrière tous les règlements de compte que cet Évangile contient, c’est que la foi nous fait devenir enfants de Dieu et que c’est une nouvelle naissance parce que les conditions de notre existence même dépendent de la foi que nous mettons en ce divin, infiniment plus grand que nous et qui nous appelle à être hors des doctrines qui limitent nos actes et oblitèrent nos espérances.

     « Personne ne peut faire les signes que tu fais si Dieu n’est pas avec lui » dit Nicodème à Jésus. Avec Jésus, nous pouvons oser annoncer le salut à notre monde, c’est-à-dire aimer notre prochain comme lui a essayé de le faire. Annoncer la justice comme lui l’a fait, même au péril de sa vie. Soigner et mettre tout en œuvre pour la guérison de ce qui défigure nos corps ou de ce qui fait souffrir le psychisme. Inventer des sociétés où la misère recule et ou celui qui devient pauvre est aidé et remis en route. Annoncer la grâce sur une humanité imparfaite qui n’a que faire de la perfection divine puisqu’elle est inaccessible, mais qui veut croire que le salut est promis dans toutes nos failles par la figure d’un homme qui a vécu sa foi comme une éthique de vie.

     Voilà ce que l’humanité de Jésus a partagé avec nous. Voilà ce que la part de divin qui était en lui, lui a inspiré. Voilà la part de divin qu’il a insufflé dans nos finitudes. Alors, quand nous baptisons au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit un petit garçon qui s’appelle Théodore,  Θεόδωρος, « cadeau de Dieu », ce n’est pas au nom d’un dogme de la sainte Trinité qu’il faudrait défendre contre l’humanité même, que nous le baptisons, mais au nom d’un homme à la suite duquel des hommes et des femmes ont cru que Dieu les aimait au-delà des dogmes. L’homme Jésus ne peut devenir le Christ pour nous, le Sauveur, que s’il nous apprend à dépasser la violence en reprenant sans cesse la discussion à laquelle l’intelligence nous oblige. L’homme Jésus est prophète dans tous les monothéismes et même si certains se sont entretués pour défendre sa divinité, je dirais avec Richard E. Rubenstein que : « D’une certaine façon, je crois que la figure de Jésus jouera un rôle important dans ce dépassement (de la violence). Je pense que sa vie nous enseigne ce que cela signifie vraiment que d’être membres d’une même humanité ».

Richard E. Rubenstein, [Le jour où Jésus devint Dieu. éd. La découverte, 2004. p. 16].

AMEN

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