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Prédication : L'Épiphanie, le rêve moteur du changement


           « Si trois rois des Indes venaient aujourd’hui en France, conduits par une étoile, et s’arrêtant chez une femme de Vaugirard, on ne ferait pourtant jamais croire au roi régnant que le fils de cette villageoise fût roi de France ». (Voltaire, Dictionnaire philosophique, entrée : Innocents du massacre des innocents). Cette objection à l’historicité des faits racontés dans le récit de la venue des mages est une de celles que cite Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Du point de vue de l’histoire, on est tenté de prendre en compte une telle objection, mais du point de vue du témoignage, il est bon de se demander, comme toujours à la lecture des textes bibliques : « pourquoi raconter une telle histoire dans un Évangile ? »
            Dans ce texte, ce ne sont pas les raisonneurs qui ont la part belle, mais les rêveurs : les mages sont « divinement avertis en rêve de ne pas retourner chez Hérode » et « l'ange du Seigneur apparut en rêve à Joseph » pour qu’il fuie vers l’Égypte avec Jésus et Marie. Alors, en effet, ces mages sont très certainement des personnages fictifs ; même si la navigation à l’étoile existait déjà et existe encore dans le désert, il est très peu probable que l’annonce de la naissance de Jésus ait pu se lire dans un tel astre et qu’elle ait conduit ces astrologues jusqu’à une étable de Bethléem. Enfin, que Joseph ait fui avec un nouveau-né et accompagné de sa femme en Égypte pour revenir de ce pays à la mort du roi, et s’établir à Nazareth, passant deux fois la Mer Rouge pour reprendre tranquillement son métier de charpentier, c’est aussi extraordinaire.
            Mais alors à quoi rêvaient les auteurs de l’Évangile de Matthieu quand ils ont rédigé un tel récit ? Peut-être faut-il d’abord se demander pour qui les auteurs ont rédigé cette aventure. L’Évangile de Matthieu est identifié à un texte écrit par et pour une communauté de Juifs convertis à l’enseignement de Jésus, vivant en diaspora, en Syrie, sans doute à Antioche-sur-l’Oronte, une étape importante sur la route de la soie. Cette communauté, constituée d’exilés de Jérusalem ayant dû quitter la Judée après la destruction du Temple en 70, semble très attachée à la loi de Moïse. C’est dans cet Évangile qu’il est écrit :  « N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais accomplir. Car, en vérité je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un iota, pas un point sur l’i ne passera de la Loi que tout ne soit arrivé » (Matt 5:17-18). L’Évangile de Matthieu est « saturé » de citations dites « d’accomplissement ». Il s’agit là d’accréditer le fait que Jésus est bien le messie tant attendu. Mais c’est un accomplissement centré sur le commandement d’amour du prochain, plus que sur l’observance des rites, puisque la pratique religieuse a beaucoup changé depuis que le temple n’est pas le centre de la vie religieuse. Comme on peut le lire dans tout le passage où Jésus répète « vous avez entendu ….moi je vous dis » (Matt 5:21-48), l’éthique de vie de ces convertis au Christ prend ses distances avec l’observance des pharisiens, devenus omniprésents dans le paysage juif de cette époque de diaspora, pour prôner une fidélité à Dieu dans la vie personnelle de chacun. 
            Quelle est donc l’épiphanie, la manifestation de Dieu que l’Évangile de Matthieu déploie devant nos yeux à la fois éblouis et dubitatifs ?
            Éblouis parce que l’imagerie qu’utilise ce récit de naissance a tout d’un rêve : des voyageurs, venant de loin et ayant les couleurs et les parfums des caravanes, venant de contrées exotiques, suivent une étoile pour arriver devant un nouveau né dans une étable et lui offrent de l’or de la myrrhe et de l’encens.
            Dubitatifs, parce que cette imagerie, même inspirée par les caravanes de la route de la soie qui faisaient sans doute escale à Antioche-sur-l’Oronte  ne peut être le reflet exact de la réalité. Cet épisode de l’Évangile a inspiré beaucoup de récits imaginaires, jusqu’à affirmer que les mages étaient rois, qu’ils étaient trois et qu’ils avaient chacun un prénom et une ethnie déterminée. On en a fait une preuve de l’universalisme du message évangélique alors que l’Évangile de Matthieu s’adresse à des juifs qui veulent suivre le Christ tout en restant juifs, au moins dans un premier temps.
            Et si nous aussi nous nous prenions à rêver qu’il est possible de comprendre de quoi nous parle ce texte ? Si le code nous en était donné par l’histoire même du peuple juif ? Si l’épiphanie pouvait se produire en nous aussi aujourd’hui par la compréhension même de ceux à qui elle était adressée dans ce récit originel ?
            L’Évangile de Matthieu rêve de salut pour Israël. Et, pour témoigner du fait que c’est en la vie de Jésus de Nazareth que ce salut s’est manifesté, que c’est en cet enfant qui vient de naître que se fait l’épiphanie, l’Évangile refait l’itinéraire du salut tel qu’il s’est manifesté d’âge en âge pour Israël.
            Alors que représentent ces personnages venus de loin pour ce rêve de salut ? Ces mages sont des savants astrologues, comme les prêtres du zoroastrisme, la religion de l’empire perse qui avait comme prophète Zarathustra et qui prônait une égalité pour tous, hommes et femmes, petits et grands. Une religion qui, elle aussi, parlait d’amour du prochain et qui, elle aussi, était monothéiste. Cette religion était celle de Cyrus le Grand, l’empereur perse dont les Hébreux avaient fait, dans leur histoire nationale, le messie de Yahvé (l’oint de Dieu), parce qu’en conquérant Babylone, il avait bien traité les exilés et leur avait permis de rentrer à Jérusalem pour reconstruire leur Temple restituant toutes les richesses dont Israël avait été spolié par Nabuchodonosor II, comme le raconte le livre d’Esdras dès ses premiers chapitres. Cyrus le Grand était donc un roi juste, non-juif, certes, mais un prince de paix comme l’espéraient les prophètes bibliques.
            Alors, que ces mages viennent trouver l’enfant Jésus est l’expression d’un rêve d’un nouveau Messie à la manière de Cyrus le Grand, un pourvoyeur de paix, de justice et d’amour du prochain. Ces mages ont le privilège d’être avertis en songe des desseins de Dieu. Ils sont à égalité avec un autre rêveur : Joseph, qui est bénéficiaire des conseils avisés d’un ange qui lui apparait en songe et lui fait prendre les bonnes décisions : ne pas répudier Marie, ne pas rester pour éviter la mort de Jésus et ne pas revenir avant que Hérode le Grand ne meure. Joseph, lui, est présenté comme un grand voyageur, renouant avec l’histoire du salut d’un peuple qui vécu quarante ans le nomadisme pour gagner sa terre sainte. Joseph fait l’aller-retour entre la Galilée et l’Égypte. Il traverse deux fois la Mer Rouge, faisant ainsi de Jésus, pour les auteurs de l’Évangile de Matthieu, un nouveau Moïse, traversant pour le salut de son peuple là où les ancêtres avaient eux-mêmes traversé. Jésus est alors l’enfant rescapé, comme Moïse sauvé en son temps. Combien de Juifs de la communauté Matthéenne devaient souhaiter la libération du pouvoir de l’empire romain, et combien rêvaient de la vie d’avant à Jérusalem, sur cette terre promise ?
            Ce chemin de Joseph, évoque aussi la demande du Joseph du premier Testament faite à ses frères d’aller chercher ses ossements en Égypte pour qu’ils reposent sur la terre promise auprès des patriarches pour l’éternité. Combien de Juifs de la communauté de Matthieu, exilés à Antioche-sur-l’Oronte, rêvaient de pouvoir enterrer leurs morts sur la terre d’Israël auprès de Joseph, fils de Jacob ?
            Ce récit de la visite des mages, dans sa relecture de la mémoire d’un peuple, ressemble à la Haggada, cet ensemble de récits qui racontent les péripéties du peuple d’Israël avant qu’il ne sorte enfin du pays d’Égypte. C’est un texte  que l’on raconte durant le repas traditionnel de la pâque juive comme récit d’accomplissement de la volonté de Dieu de libérer son peuple. Ces récits mémoriels sont ce qui fonde le peuple d’Israël et sa relation à Dieu. On peut imaginer sans peine que dans la pratique religieuse de ce peuple exilé et sans temple, converti à la parole de Jésus, et pratiquant désormais le repas de la pâque chaque semaine dans les maisons des fidèles, ces récits d’enfance de Jésus, ces récits extraordinaires de l’origine du messie fait homme, sont devenus les récits qui fondent le peuple des disciples de Jésus et leur relation à Dieu, leur Haggada à eux.
            Mais, dans ce récit de Matthieu, c’est Hérode qui joue le rôle du Pharaon oppresseur. Pourquoi Hérode ? Peut-être parce qu’il est mort l’année de la naissance présumée de Jésus, en -4 ( le Christ a, en effet, la particularité d’être né quatre ans avant la date présumée de sa naissance) et que la mort de ce roi sanguinaire apparaissait comme une libération. Peut-être aussi parce qu’il avait tué ses propres enfants et que, la mort des premiers nés semblait se renouveler avec lui, d’où le récit du massacre des innocents, faisant écho à la mort des premiers-nés d’Égypte au moment de l’Exode. Et puis peut-être aussi parce que Hérode le Grand était le fondateur de la ville d’Antioche-sur-l’Oronte, lieu d’exil des Juifs qui ont fui Jérusalem.
            Il est encore un personnage dont nous n’avons pas décodé le message : il s’agit de l’étoile. Que dit-elle cette étoile ? Dans le livre des Nombres un verset dit : « Une étoile jaillira de Jacob ». C’est d’un sauveur, dont parle le livre des Nombres. Dans les années 130, un certain Bar Kohrba, fils de l’étoile, mènera en Judée la dernière grande révolte qui pouvait laisser espérer aux juifs, des années plus tard, que tout était encore possible : la reconquête de Jérusalem, le retour au pays et la reconstruction du Temple.
            Nous voici au terme de notre rêve. Et durant ce rêve, nous avons refait la route du salut d’un peuple en exil, réinterprété les évènements à la lumière de l’étoile de la foi. La puissance de ses rêves est sans doute dans le changement qu’ils opèrent dans la conscience collective d’un peuple. Alors que la communauté Matthéenne prône la fidélité à la Loi de Moïse et un entre soi juif, l’Évangile se termine par l’envoi des disciples vers le monde entier, déplaçant ainsi son message interne au judaïsme vers l’universalité. Ces récits, tels des racines profondes, sans cesse réinterprétées, ont permis à ces Judéo-chrétiens de s’ouvrir à ceux qui, bien que païens, voulaient les rejoindre à la suite du Christ pour partager avec eux une espérance universelle : un rêve d’amour et de liberté que déjà l’étranger Cyrus avait partagé.
Un salut promis à tous. Une étoile dans la nuit.
Le petit Jésus ne fut jamais roi, ni à Bethléem, ni à Vaugirard, mais il règne 

 sur nos vies et sur nos rêves de paix. Amen.

 

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